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dimanche 1 mars 2015

Lydie



La rue grouille de monde, je progresse difficilement et je peine même à me faufiler dans la foule, zigzaguant entre les parapluies. À chaque fois la même chose, tous les jours à la même heure. Les tours de la ville vomissent des gerbes continues d’employés rentrant chez eux. J’ai en horreur ce moment de la journée, pourtant signe de repos bien mérité. Le métro est pire encore. Après deux longues heures de trajet, j’arrive finalement à mon domicile. Petit appartement de banlieue, au troisième étage d’un bâtiment des années soixante. Je vis à cet endroit depuis presque vingt ans.

Mon époux est mort l’année dernière, d’une crise cardiaque qu’il avait, d’ailleurs bien méritée. Ce n’est pas que je le détestais, mais gros fumeur et buveur invétéré il avait ses crises de violence. J’avais souhaité sa mort des milliers de fois.
Malgré tout, il me manque. Étrange, comme on s’habitue aux personnes mêmes les pires d’entre elles. Je jette un rapide coup d’œil dans la boite aux lettres, pas besoin de l’ouvrir, la porte tordue sur la partie basse laisse aisément découvrir l’intérieur. Comme d’habitude quelques publicités, je les enfourne dans la corbeille métallique qui n’en peut déjà plus. L’ascenseur reste en panne depuis la semaine dernière. En fait, il l’est plus souvent qu’en fonction. Je grimpe une à une les marches, les jambes lourdes.
Mon appartement n’est pas très grand, mais je m’y sens bien. Un deux-pièces cuisine avec balcon donnant sur la tour d’en face. J’aime cet endroit, il mesure trois mètres de long sur un mètre cinquante, mais c’est suffisant pour ce que j’y fais. J’ai installé des canisses sur le pourtour de la rampe métallique. Cela ne me cache pas vraiment, mais donne un aspect jardinet ou pour le moins plus naturel qui me plait bien. Une petite table de café et une chaise métallique m’y attendent. Régulièrement, je m’y installe et m’occupe de mes fleurs. Je jardine même un peu dans des jardinières, pas grand-chose, mais quelques herbes culinaires. Je possède un pied de romarin, je dois le tailler souvent, il pousse si vigoureusement. Le thym se marie avec un pied de persil, les branches se mélangent. Malheureusement février me laisse peu l’occasion d’y séjourner, ou alors peu de temps. Cette année je ne crois pas que je verrai la percée des crocus. 
Cela fait déjà plusieurs semaines que j’y pense sérieusement. Ma situation est loin d’être enviable. Je vis seule, sans plus aucune attache. Certes, je travaille dans une grande société du CaC40, mais comme femme de ménage. Quelle satisfaction !
Le salaire de base me permet à peine de terminer les fins de mois. C’est vraiment étonnant parfois comme la solitude peut paraître pire que la souffrance.
J’ai failli devenir maman, il y a longtemps maintenant, mais la cicatrice ne s’est toujours pas fermée. Je me trouvais enceinte de quatre mois et demi lorsque l’accident est arrivé. Mon mari venait de se faire licencier pour faute grave, et il était rentré ivre à la maison. On s’est disputé, et il m’a poussé, je suis tombée sur l’angle de la table de salon. La douleur n’était pas intense, mais le lendemain des saignements m’ont amené à visiter les urgences. Le docteur très gentil n'a rien pu faire pour moi. Étrangement, encore aujourd’hui je me mens ; parler d’accident alors que tout est de sa faute. Je lui ai souvent tout pardonné, mais mon amour pour lui a disparu ce jour-là.
J’ai souvent pensé à le quitter, mais pour faire quoi, je ne travaillais pas. Je n’avais pour ainsi dire pas d’ami, en tout cas pas le genre qui auraient pu me recueillir pour un temps. Mes parents, décédés dans un accident de voiture la veille de mes vingt ans, ne pouvaient plus rien pour moi. Le peu de famille qui me restait se trouvait à la frontière espagnole, et je comprenais à peine ce qu’ils disaient. 
Parfois, j’imagine ce que ma vie aurait pu être avec quelques choix différents, juste le fait de ne pas avoir rencontré Raymond. Pourtant je l’aimais, du moins je croyais l’aimer. En fait, je ne voulais juste pas me trouver seule. Il s’est présenté à moi quand j’allais mal, je souffrais de la disparition de mes parents, et il est apparu. Une bénédiction au début, mais qui s’est vite transformée en cauchemar. J’ai beaucoup souffert, mais je ne me sentais pas seule.
Aujourd’hui, j’ai le cœur vide. Depuis une semaine il pleut, de cette pluie mi-neige mi-eau. J’écrirai bien une lettre pour m’expliquer, mais à qui ? Et surtout pour dire quoi ? Que j’en ai assez de cette vie fade, sans goût ni parfum !
L’état dans lequel je me trouve me semble plus près de la sérénité que de l’anxiété, mais je suis décidée. Je prends ma douche de manière mécanique, comme dans un état second. Je ne pense pas, je bouge juste, les yeux dans le vide.
Face au miroir, je me brosse les cheveux, quelques-uns restent attaches à la brosse, noir et gris. Ma plus belle robe sera parfaite pour cette occasion. Un léger maquillage et je suis fin prête.
Mon balcon est le lieu parfait. Il fait froid, mais pas besoin d’enfiler un manteau. Je tire un peu la chaise qui grince sur le béton. Je la positionne au bord de la rampe et déchausse mes escarpins. Je m’applique et décompose chaque mouvement, robotisée. Doucement, en me tenant au haut de la rampe, je grimpe sur la chaise. Il fait déjà nuit, mais les lumières de la ville me permettent de voir au loin. Paradoxalement, je n’ai pas peur, trois étages plus bas, le large trottoir m’attend. Un rapide coup d’œil en bas afin de vérifier qu’aucun piéton ne s’y trouve et je me lance. Je ferme les yeux. Soudain une voix d’enfant me fait sursauter :
— Tu fais quoi, madame ?
Je perds presque l’équilibre et manque de tomber sans en avoir cette fois la volonté.
Je descends précipitamment de la chaise et regarde à droite. La tête d’une petite fille d’environ sept ans dépasse du mur. Elle me regarde et me sourit. Je souris à mon tour et improvise :
            — J’essaie de voir au loin, c’est plus joli, mais ne fais pas comme moi tu pourrais tomber !
            — Je sais, maman m’a interdit de monter sur quoi que ce soit.
            — Que fais-tu sur le balcon par ce froid ? Tu devrais rentrer te mettre au chaud.
            — J’ai mon gros manteau, toi tu devrais rentrer, tu n’as même pas de pull !
            — Tu as raison, je vais rentrer, bonne nuit petite !
            — J’aime bien venir sur le balcon, comme ça je sens les bonnes odeurs de tes plantes et de tes fleurs. Je les regarde souvent, et quelques fois je te regarde aussi.
            — Ha bon ! Je ne me suis jamais rendu compte qu’il y avait une petite espionne, dis-je en souriant.
            — Je m’ennuie souvent le soir, maman travaille la nuit et elle ne veut pas que je regarde trop la télévision.
            — Je suis contente de voir que tu aimes mes plantes, mais maintenant tu devrais rentrer faire tes devoirs et aller te coucher pour aller à l’école demain matin.
            — J’ai fait mes devoirs, mais je ne vais plus à l’école depuis l’année dernière déjà. On a dit à maman que c’était mieux si je restais à la maison depuis que je suis tombée malade. Moi j’aimais bien l’école, maintenant je n’ai plus de copains.
            — Tu veux dire que tu passes toutes tes journées ici ?
            — Oui souvent, sauf quand on va à l’hôpital pour mon traitement. J’aime bien y aller, on prend le métro et les docteurs sont gentils avec moi, même si je suis très fatiguée après.
Je me sens un peu mal à l’aise et j’ai froid, mais je ne peux pas me résoudre à rentrer, je poursuis :
            — J’espère que tu vas guérir comme ça ! Tu es jeune, tu vas te remettre.
            — Oui c’est ce que me dit toujours maman, mais je sais que ce n’est pas vrai. Tu sais, j’ai vu d’autres enfants à l’hôpital. Au début ils venaient juste en visite comme moi, et maintenant je sais que certains ne viennent plus et ne viendront plus jamais. Je sais que ma maladie va me faire monter au ciel, mais je n’ai pas peur, tu sais !
            — Tu ne devrais pas dire cela, il y a toujours de l’espoir et la médecine et la science font d’énormes progrès tous les jours.
            — Je sais, c’est ce que je dis à maman quand elle pleure. Je n’aime pas la voir pleurer, quelques fois elle se cache. J’essaie de ne pas lui montrer que j’ai mal.
            — Tu as quelle méchante maladie petite ?
            — Je ne suis pas petite, et je m’appelle Lydie. J’ai un cancer du cerveau. Tu t’appelles comment toi ?
Mon sang ne fait qu’un tour quand j’entends cela, si jeune, si mature.
            — Moi je m’appelle Agathe, c’est vrai que tu ne parais pas petite, excuse-moi.
            — Non pas grave ! Tu sais Agathe, tu devrais rentrer mettre un manteau tu vas attraper la mort, comme dis maman !
J’esquisse un sourire et gentiment lui réponds :
            — Tu as raison, mais je vais rentrer, je dois préparer le diner.
            — Déjà ? Dis Agathe, tu pourras m’apprendre à faire pousser des fleurs et des légumes, j’aimerai bien en avoir aussi.
            — Écoute, demain c’est samedi, si ta maman veut bien, tu peux venir chez moi et je t’apprendrais. D’accord ?
            — Ho oui, j'aimerai bien !

Je la laisse là, et rentre, je suis frigorifiée. Quel hasard, j'étais sur le point de me lancer dans le vide et cette enfant apparaît. Comment pourrais-je partir tranquille et me plaindre quand je vois sa situation ?

Depuis ce jour, tous les soirs je rencontre ma petite amie. Sa mère semble une femme gentille, et pleine d’attention. La maladie de Lydie évolue doucement, mais surement. Les séances de chimiothérapie deviennent de plus en plus pénibles, mais elle ne se plaint pas.
Quant à moi, j’ai repris goût à la vie. Je fais partie d’une association qui visite les malades en milieu hospitalier. Je me sens utile.
La semaine dernière j’ai, avec la permission de sa maman, apporté un petit chaton à Lydie. Je l’ai trouvé dans la rue, il devait avoir à peine trois semaines. Il faut le nourrir au biberon, en plus, pauvre bête à une patte cassée.
J’ai expliqué à ma nouvelle amie que sa survie n’était pas garantie. Lydie depuis, redouble de soins pour l’animal et en oublie presque ses problèmes. Le chaton se porte de mieux en mieux.
Lydie ne vivra peut-être pas encore très longtemps, mais elle m’a appris que la vie mérite d’être vécue.

mercredi 19 mars 2014

Machin partie 2


La cavale

Sans frissonner, je traverse le tunnel, je n’aurai plus jamais peur du noir, je le sais maintenant. Dans une heure ou deux, le mari va s’inquiéter, il m’a vu et dira à la Police que j’ai poussé sa fille, puis disparu avec sa femme.
Ce soir, mes parents se décideront à alerter la Police pour signaler ma disparition. La lumière m’assaille, je m’étais habitué à la pénombre. Rapidement, je compte l’argent récupéré dans le sac, mille deux cents euros, pas mal. Cela me permettra de parer au plus urgent.
Mon cerveau est en ébullition, il faut que je réagisse vite et que je dresse un plan. J’ai annoncé que je me réfugierai chez ma tante à Orléans, je n’ai pas de famille là-bas. D’ailleurs je n’ai pas de famille. Disons qu’à partir d’aujourd’hui, je n’en ai plus.
Je marche en direction de la gare, autant m’y rendre. J’accélère le pas. Hors de question de traîner dans cette ville, il faut que je trouve un endroit plus grand pour passer incognito, ici on aura vite fait de me reconnaître et de me retrouver.
Une idée émerge doucement. Je me dirige au guichet de la gare.
            — Bonjour, je veux un billet pour Orléans. Volontairement, j’évite d’être poli. La femme se trouvant derrière l’hygiaphone lève la tête. Hésite un instant, me dévisage et m’interroge :
            — Ta mère ne t’a jamais appris la politesse ?
            — J’ai pas de mère, je suis orphelin, et je veux un billet pour Orléans. Je dévisage cette dame d’une cinquantaine d’années. Étrangement, je n’éprouve pas de crainte ou de peur.  Je sais ce que je fais, un peu comme si je ne pouvais rien changer. Étonnée, elle reprend :
            — Tu as de l’argent au moins ? Et où sont tes parents ?
Je sors volontairement, une partie de la liasse de billets :
            — Alors combien c’est ? Je viens de vous dire je suis orphelin.
Elle semble décontenancée devant mon manque total d’éducation et ma détermination.
            — C’est dix-sept euros, le départ est dans vingt minutes quai deux.
Je paye. Me rendant la monnaie tout en glissant le billet, je la fixe et lui lance effrontément :
            — Tu vois quand tu veux. Sans me retourner, je me dirige vers les quais et poinçonne le ticket.
L’endroit est en plein courant d’air. Quelques personnes patientent à ma droite. J’ai encore un bon quart d’heure devant moi, je retourne dans le hall. À cette heure peu de monde, la plupart des travailleurs sont déjà partis. Une petite boutique élit domicile dans la gare. Quelques journaux, des gadgets, boissons et sandwiches y sont en vente. Le bon moment pour acheter quelque chose à grignoter et parfaire mon plan.
Je me dirige vers le comptoir vitré :
            — Un sandwich jambon et une bière !
Un vieil homme se retourne et me jauge :
            — Dis donc toi, on ne t’a jamais appris à dire bonjour et s’il vous plait ! Quelle jeunesse !
            — Si, mais ça sert à rien ! Vous voulez me les vendre ou pas ? Sinon pas de problème je vais en face de la gare, il y a une boulangerie !
L’homme se saisit d’un pain et l’enfourne dans un sac en papier tout en se parlant à lui-même :
            — Incroyable, je n’ai jamais vu ça ! Il est temps que je prenne ma retraite, je te le dis. Il saisit une canette de bière, puis se ravise et la repose :
            — Pour la bière, tu es trop jeune, reviens dans cinq ans !
Je saisis l’occasion au rebond :
            — Dis grand-père ! Tu as quel âge ? Cinquante, cinquante-cinq ! Tu es trop jeune pour mourir tu ne penses pas ? Pourtant ça pourrait t’arriver ! Laisse-moi boire ma bière. En plus je te donnerai un pourboire.
L’homme me toise par-dessus ses lunettes. Il hésite, reprend la bouteille et la place dans le paquet.
            — Après tout ! Cela fait six euros, dit-il en grimaçant.
Incroyable, de nouveau l’agressivité que je déploie fonctionne. Je paye, et retourne sur le quai. Après un court instant, le chef de gare se présente, signe que le train arrive en gare.
Je me positionne à quelques mètres de lui, il ne prête pas attention à moi. La locomotive s’approche à petite vitesse. Volontairement je m’approche du bord du quai, encore et encore, pour ne plus être qu’à quelques centimètres de la voie. Ce que j’espérais se produit,  le contrôleur me saisit par le bras et me tire brusquement en arrière :
            — Tu n’es pas fou ! Tu as envie de finir sous les roues ? Tiens-toi tranquille en retrait et attends que les portes s’ouvrent.
Je ne réponds pas, et me place à bonne distance. Parfait, il garde un œil sur moi. Les portes s’ouvrent, je ne bouge pas. L’homme au képi se tourne vers moi et m’invite d’un geste à grimper les marches. Je sors mon billet et lui tends :
            — Non pas besoin, quelqu’un le vérifiera certainement dans le wagon, allez grimpe !
J’obéis et reste dans le sas du wagon. Je patiente quelques secondes et passe la tête à l’extérieur. Il s’est déplacé de quelques mètres et discute maintenant avec un couple. J’en profite pour rapidement redescendre. Il est dos à moi, c’est parfait. Je cours le long du quai jusqu’à dépasser la locomotive. Un rapide dernier coup d’œil , il ne s’est pas retourné. Je coupe la voie, sans même vérifier et traverse les deux voies. Rapidement je grimpe sur le parapet. Plusieurs personnes attendent, une femme me regarde avec une moue réprobatrice, mais ne me fait pas de remarque. Je reprends un pas normal et me place derrière un tableau d’affichage. Je n’ai plus qu’à attendre le premier train et à m’y engouffrer. Je ne connais pas la destination, mais peu importe.
Tout s’est déroulé comme je l’espérais ; la guichetière se souviendra de moi, le marchand de l’échoppe et le chef de gare également. Si personne ne note ma présence dans le train qui pointe le bout de son nez, j’aurais brouillé les pistes. On me cherchera sur Orléans et cela me laissera un peu de temps pour aviser.
Je décide de suivre un couple avec un enfant alors qu’ils montent dans un wagon. Ils sont d’âges respectables et je peux facilement passer pour leur fils. Je me place assez loin pour ne pas les gêner, mais assez près pour que l’on puisse imaginer que je suis avec eux. Ils s’installent tous les trois à une table dont les sièges sont en vis-à-vis. Je m’approche :
            — Excusez-moi ! Cela vous dérange si je m’assois avec vous ? Ma mère m’a dit de rester avec un groupe jusqu’à ce que mon oncle me récupère à la gare.
L’homme regarde son épouse, comme attendant un signe de sa part, devant l’absence de réaction il me demande :
            — Tu es tout seul ?
            — Oui, mais ce n’est pas la première fois. Un coup de sifflet retentit, les portes du train se ferment.
            — Nous allons jusque Lille, ensuite tu seras seul, précise-t-il en me montrant le siège face à son fils. Le train tressaille et se met en mouvement. Alors que je suis sensé, m’assoir, je me rue vers le sas en criant :
            — Maman, le billet ! Oh non ! Maman ! Je colle mon visage contre la vitre de la porte. Je reste ainsi sans bouger un instant, attendant une quelconque réaction de leur part, qui ne vient pas. Mon plan ne fonctionne qu’à moitié. Il faut que je devienne plus persuasif. Doucement, dans un rythme cadencé, je frappe la porte de métal avec le pied. Dix fois, vingt fois. Toujours aucune réaction, je garde le front collé sur le verre froid. J’amplifie les coups afin que le son résonne un peu plus. Avec la même cadence, j’annonce :
            — Maman ! BAM !
            — Maman ! BAM !
— Maman ! BAM !
— Maman ! BAM !
Une main se pose enfin sur mon épaule.
       Arrête, ce n’est pas si grave, nous expliquerons au contrôleur que ta maman a oublié de te donner le billet. Allez, viens t’assoir avec nous ! La voix douce de cette femme me réjouit. Elle vient à son tour de tomber dans le piège. Docilement, regardant mes chaussures je la suis, elle me tient la main.
Pendant de longues minutes, je reste assis tête basse. Le train me berce un peu, j’en profite pour mettre en place, mes idées. Je n’éprouve aucune crainte, mon avenir est tracé, j’en suis certain.
            — Billets, s’il vous plait !
Les problèmes s’annoncent, j’espère que mon stratagème aura servi à quelque chose. Avant même que je ne m’explique, c’est le couple qui intervient :
            — Voici nos billets, mais pour ce garçon, il y a un petit souci ! Les portes se sont fermées quand il s’est rendu compte que sa mère se trouvant sur le quai avait oublié de lui donner son ticket.
            — Ce jeune homme est avec vous ? Interroge l’homme en gris.
            — Non, il nous a demandé s’il pouvait se mettre avec nous, car il voyage seul.
Il se tourne vers moi :
            — Quelle est ta destination, petit ?
            — Je descends à Lille, mon oncle m’attend là-bas, ma mère doit se faire opérer de quelque chose de grave et pendant son séjour à l’hôpital je vais vivre avec lui.
La gêne s’installe de manière évidente chez cet homme, hésitant, il poursuit :
            — Ha ! Euh, as-tu une pièce d’identité à me présenter ? La dame intervient :
            — Vous n’allez pas le verbaliser tout de même ! Je peux payer si vous voulez quel est le prix du billet ? Je ne dis rien, baisse la tête et place les mains entre mes cuisses, dans une position de prière.
            — Ce n’est pas la question, je me dois de vérifier son identité, il est peut-être en fugue ? Je dois transmettre son identité à la police, afin qu’il vérifie. Voyant la tournure que prennent les choses, je me décide :
            — Monsieur, ma mère tenait mes papiers quand je suis monté dans le train, mon billet, ma carte d’identité et même une lettre pour mon oncle. Mais je peux vous donner mon nom. Je m’appelle… Il m’interrompt :
            — Madame, vous avez vu sa mère sur le quai ? Elle hésite un court instant :
            — Oui bien entendu, elle était sur le quai, oui je l’ai vu.
        — OK ! C’est bon pour cette fois, reste bien sagement assis ici jusque Lille, je rencontrerai ton oncle avec toi. Pour être certain que rien ne t’arrive. Je lui adresse un sourire et le remercie :
            — Merci, je ne bougerai pas et vous attendrez.
            — Très bien, je vous souhaite un bon voyage, ajoute-t-il en regardant le couple.
Le silence s’installe. Elle vient de mentir pour m’éviter une amende, elle y pense certainement. Lui doit se demander si elle a vraiment vu ma mère. Cette idée de maladie est un coup de génie. Je réalise que les gens sont vraiment naïfs.

mardi 4 mars 2014

Machin



Un matin d’avril

Le parc semble désert. Il fait beau, presque quinze degrés. Mon cartable ne pèse rien, ce matin bizarrement je n’y ai pas placé mes livres. Comme une intuition, une prémonition me poussant à les laisser sur mon bureau. Je flâne et glisse les pieds sur le chemin de gravier, tentant d‘y laisser de longues traînées. J’allonge la foulée. La tête baissée, je ne pense à rien, je me sens bien. Le sac que je tiens en bandoulière m’encombre. D’un geste décidé, je le saisis et le jette dans une poubelle longeant l’allée. Je ne cesse pas d’appuyer les pieds sur le sol.
Quelle décision saugrenue, mais vide, il ne me sert à rien. Et puis pourquoi aller à l’école ? Ils m’énervent tous, surtout le maitre avec sa blouse de coton noire. Les camarades ; de triples idiots qui ne me comprennent pas. Ils disent seulement que je ne suis pas comme eux. Pas comme eux ! Tant mieux, ils m’ennuient tous, ils sont débiles avec leurs billes en verre et leur carte à collectionner. Juste une bande de crétins ignorants.
À une centaine de mètres devant moi, tandis que je lève la tête, je remarque un couple se tenant par la main. Sautillant à leurs côtés, une petite fille de deux ans ou trois peut-être. Pas à pas, je me rapproche d’eux, singeant une improbable course, mon but : les dépasser.
Alors que je ne suis plus qu’à environ dix mètres, je m’élance et cours. Ma tête se met soudainement à bourdonner, mon souffle s’accélère. Agilement, je me faufile entre la fillette et le père. D’un geste précis, je la pousse de la main sur son épaule. La surprise et la force de mon geste la propulsent à plus d’un mètre en direction de la pelouse. 
J’accélère, profitant du désarroi que je viens de créer. Sans me retourner, j’entends hurler le père derrière moi. Je viens encore de frapper. À ma grande surprise, alors que d’habitude je fuis et je disparais en quelques secondes, je m’arrête et me retourne.
La mère relève sa fille aidée de son compagnon, je me trouve à une vingtaine de mètres d’eux. L’homme se tourne vers moi, je ne peux distinguer son regard, mais je comprends vite. Je pivote rapidement et reprends ma course. Le sang bat mes tempes. Je sais qu’il va tenter de me rattraper. Je bondis au-dessus d’une petite haie et coupe à travers la pelouse. Ma respiration me brule les poumons, je suffoque presque. Un bosquet à une centaine de mètres et je pourrais facilement le semer, pourtant je l’entends crier derrière moi, tout proche.
— Arrête ! Arrête !
Les muscles de mes cuisses se tétanisent. Le petit bois se rapproche, encore un effort.
Soudain, mon poids bascule vers l’avant. Il vient de me saisir par le col tout en me doublant. Je me sens si léger, mes pieds ne touchent plus le sol. Sans même me rendre compte comment, je me retrouve allongé dans l’herbe. Une main m’enserre le cou, j’ai peine à respirer non pas qu’il tente de m’étrangler, mais je suis exténué par la course. L’homme qui me tient en respect est costaud, il a levé son poing et hésite :
— Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi as-tu poussé ma fille ?  Tu mériterais que je te… Il s’arrête tout en reprenant son souffle, la pression sur mon cou n’a pas diminué.
— Pitié, dis-je d’une voix granuleuse. Ne me faites pas de mal !
— Explique-toi ou je crois que…
— Je suis désolé, Monsieur, je ne l’ai pas fait exprès !
Je peux voir sa mâchoire se serrer. Il lève un peu plus le poing, armant son coup. Mon corps tressaille saisi par la peur, je réagis immédiatement.
— D’accord, je vous explique, je suis désolé. J’ai été abandonné tout petit par ma mère à la naissance de ma demi-sœur. Je ne sais pas pourquoi,  j’ai pris votre fille pour elle ! Je suis désolé. J’espère qu’elle n’a rien ? Je sens de manière évidente l’étreinte se relâcher. Je poursuis donc sur le même ton implorant.
— Je viens de m’enfuir du foyer d’accueil, s’il vous plait laissez-moi partir ou ils vont me reprendre ! Je parviens à faire trembler ma voix, lui donnant ainsi plus d’impact. Cette fois l’homme me lâche et se relève.
— Allez ! Debout ! Des détraqués de plus en plus jeunes ! Il me tend la main et m’aide à me relever. Me saisissant par l’avant-bras, tout en m’invitant à le suivre il me questionne :
— Tu avais quel âge quand elle t’a abandonné ? Sa voix sonne suspicieuse, je peux le sentir, il ne me croit qu’à moitié. Tout en baissant les yeux au sol, je réponds en feignant d’en souffrir :
— Je devais avoir six ou sept ans, elle disait que j’étais le portrait tout craché de mon père et qu’elle ne supportait plus de me voir. Mais tout est arrivé quand ma demi-sœur est née. Nous marchons dans le sens inverse de ma fuite, je réalise que la distance parcourue en courant est hallucinante. Au loin j’aperçois la mère portant la petite dans ses bras. L’homme ne dit plus rien, son pas se calque sur le mien. Je le supplie une dernière fois :
— S’il vous plait, laissez-moi partir ! Je ne veux pas retourner au centre, ils me frapperont pour me punir de m’être échappé.
Il ne répond pas, à l’approche de son épouse il lance juste :
            — Je l’ai rattrapé, cette crapule ! La petite fille pleure, du moins quelques larmes se dessinent sur ses joues. Je lève légèrement la tête et m’adresse cette fois à la maman :
            — Je suis désolé, madame, je ne voulais pas la blesser ! J’espère qu’elle n’a rien ? Je la regarde dans les yeux, creusant légèrement les joues pour me donner un air plus malheureux. Le regard qu’elle me lance en dit long sur sa surprise :
            — Pourquoi ? Je t’ai vu la pousser, pourquoi as-tu fait cela ? Alors que je veux répondre, l’homme me devance :
            — Il m’a inventé un truc de fou ; que sa mère l’a abandonné à cause de sa sœur. C’est une crapule qui s’est échappée du centre pour jeunes délinquants certainement.
La femme me dévisage, et la tête légèrement baissée je lève les yeux vers elle. Je sais que les mères partagent toutes une plus grande sensibilité. Je fais signe non de la tête, tout en mimant une moue attristée.
            — Comment ça ? Abandonné ? Elle me fixe à nouveau. L’homme intervient :
            — Rien que des sornettes, tu vois bien qu'il ment !
            — Laisse-le parler s’il te plait.
Je ne lève toujours pas le visage, signe de soumission. J’attends un cours instant avant de répondre d’une voix fluette et juste audible :
            — Ma mère m’a abandonné, quand elle a rencontré son second mari et qu’ils ont eu ma petite demi-sœur. Je n’ai jamais connu mon père. Il l’a quittée quand il a su qu’elle était enceinte. Elle aimait plus ma demi-sœur que moi, et elle m’a rejeté, elle disait que je lui rappelais mon père, un alcoolique, un bon à rien, comme dit votre monsieur. Maintenant, je vis de foyer en foyer. Je me suis enfui du dernier, le surveillant en chef me battait pour un rien. Juste parce qu'il aime ça.
La femme qui ne m’a pas quitté du regard se tourne vers son mari :
            — Lâche-le s’il te plait, tu vois bien qu’il ne s’agit que d’un enfant.
            — Mais, il s’enfuira si je le laisse partir, et s’il pousse une autre gamine, ou pire ?
            — Voyons Charles, regarde, Lucie n’a rien, elle a surtout eu peur.
Voyant que la situation change en ma faveur, j’interviens :
            — Je ne m’enfuirai pas monsieur, je vous promets ! Lentement, la pression sur mon bras se desserre, jusqu’à disparaître. Je ne bouge pas, j’attends, la dame renchérit :
            — Si on te laisse partir, où iras-tu ?  
            — La sœur de ma mère habite près d’Orléans, je me souviens bien de l’endroit, je suis certain qu’elle m’accueillerait. Elles ne se parlent plus depuis longtemps, mais elle m’aimait bien. J’ai essayé de m’y rendre une fois, mais les contrôleurs du train m’ont arrêté et remis à la Police. Je n’avais pas de billet.
Mon histoire commence à prendre forme et je vois qu’elle me croit. Elle pose sa fille dans les bras de son compagnon et ouvre son sac à main. C’est une femme jeune, une trentaine d’années à peine. Elle se saisit d’un billet de cinquante euros, qu’elle extirpe d’une grosse liasse et me le tend.
            — Prends ça ! Tu pourras te payer le train sans aucun souci, c’est plus qu’assez.
Je reste pantois, je viens de pousser sa fille, m’enfuir, mentir et elle me donne cet argent.
Devant mon hésitation elle reprend :
            — Tiens ! Prends ma carte de visite également, si quelque chose arrive donne-la et demande que l’on m’appelle.
Je regarde les mentions inscrites sur la carte sans vraiment les lire, elle est avocate en matières familiales. J’avance timidement un merci et la regarde un peu dérouté. Son ami intervient :
            — Pauline, tu ne crois pas que tu exagères, cinquante euros ! À un gosse des rues que tu ne connais pas ! Il va s’acheter des conneries avec ça et demain tu le recroises dans le parc.
            — Cinquante euros ce n’est rien, si ça peut le sortir de ce foyer, et si je n’agis pas je ne saurais pas dormir. Mais tu as raison, je vais l’accompagner à la gare. D’un ton décidé et qui ne demande pas de commentaire elle ajoute :
            — Rentre avec Camille, je te rejoins dans une petite heure. Ce faisant elle me prend la main et m’emmène dans l’allée, sans même se retourner.
            — Comment t’appelles-tu ? Moi c’est Pauline.
            — Marcelin, mais tout le monde me nomme Machin !
            — Machin ? Mais c’est horrible ! Comment peut-on appeler quelqu’un Machin.
            — Moi j’aime bien, c’est un peu comme si j’étais sans identité.
            — Quel âge as-tu bonhomme ? Dix, onze ans je pense ?
Tout en avançant, je range le billet dans ma poche de pantalon ainsi que la carte de visite. C’est bizarre, quelques minutes auparavant j’aurais pu tuer sa fille, juste pour m’amuser. Et elle, tout bêtement me vient en aide.
            — Je vais avoir douze ans en mai. Où m’emmenez-vous ?
            — À la gare, je vais voir si l’on peut trouver un train direct. Tu es certain de te rappeler où réside ta tante ?
            — Oui, oui, j’y suis allé souvent.
La discussion s’arrête. Elle marche d’un pas rapide.
Je me sens en effervescence, en quelques minutes le jeu a pris des proportions énormes. Mon cœur palpite à l’idée de tout ce qui devient possible. On dit que le mal ne paie pas, mais c’est tout l’inverse. Dire que mes parents pensent que je suis à l’école. Il faut dire que je leur donne du fil à tordre depuis quelques années. On me classe plutôt dans les enfants difficiles. C’est étrange, je les considère presque comme des inconnus. Je les vois, ils me parlent, mais j’ai l’impression qu’ils discutent avec quelqu’un d’autre. Un peu comme si j’usais d’un écran de fumée. Les gens m’ennuient, mes parents aussi, je trouve la vie sans intérêt. Si insignifiante.
Nous approchons de la sortie du parc. Pauline me lâche la main et m’indique :
            — Ne t’inquiète pas, on va emprunter ce passage sous le boulevard. C’est un endroit que je ne fréquenterai pas le soir, mais à cette heure c’est un raccourci pratique.
Tandis que nous descendons l’allée, j’aperçois l’entrée d’un tunnel. De chaque côté les murs vomissent d’inscriptions difformes. Plus l’on avance et plus le coin devient sal, tessons de bouteilles, cartons, canettes. Je ne me sens pas très bien, comme la nausée.
L’entrée est toute proche. Je distingue clairement les marches de bétons qui descendent dans le noir. J’ai toujours eu horreur du noir. Pauline me précède et descend la première marche. Je m’arrête. Pas question d’entrer dans ce trou. Elle se retourne :
            — Viens ! Ne crains rien, c’est un tunnel d’une centaine de mètres, je l’ai déjà pris plusieurs fois. Je te promets il n’y a pas de rats, j’en ai une peur bleue.
            — Je ne me sens pas à l’aise, je préfère passer ailleurs. Je n’aime pas l’endroit.
Elle me tend la main tout en descendant une nouvelle marche. J’avance d’un pas. La lumière est toujours présente, mais ce qui m’inquiète c’est ce que je ne vois pas devant moi.
            — Allez viens. Tu ne crains rien.
J’esquisse un sourire et m’engouffre dans l’antre de quelques marches. Pauline me sourit et me tend à nouveau la main. Plutôt que de la saisir, je me précipite et de tout mon poids la pousse en avant. Je peux voir un instant la surprise se lire sur son doux visage. Elle dévale les escaliers sur une dizaine de mètres. Je peux percevoir le bruit de son corps heurtant le béton. Je suis cette chute sans en perdre un détail. Elle est en bas, je la distingue à peine, mais j’entends son râle. Elle gémit. La pousser dos aux marches était une idée brillante. Pas à pas, je descends, doucement. Je laisse ainsi le temps à mes yeux de s’adapter à la pénombre. Elle ne s’est pas relevée. Sa jambe droite est pliée sur la troisième marche, dans une position étrange, comme disloquée. La chaussure a disparu. Tout son poids repose sur son épaule gauche, son bras est coincé sous son corps. La joue contre le sol, elle tourne légèrement la tête et m’observe. Je souris. Elle murmure quelques sons mélangés aux gémissements.
Je m’approche un peu plus, jusqu’à surplomber son visage. Je ne comprends pas ses paroles, mais je les devine. Je pose mon pied sur sa nuque, je force un peu pour l’intercaler entre sa tête et sa clavicule. D’un geste sec, je place tout mon poids sur mon pied. J’entends les cervicales craquer, le cou vient de céder. Comme une branche sèche qui craque. Elle n’a pas souffert, je crois.
Je ramasse son sac et récupère l’argent. C’est étrange, je ne ressens rien, ni joie, ni pitié, ni haine ou excitation.
Un acte presque banal finalement. Ma vie vient de basculer, je ne rentrerai pas chez moi aujourd’hui. Étrangement, j’en avais le pressentiment.
Cet espace vide dans ma poitrine me surprend. C’est à peine si je peux ressentir les battements de mon cœur.